
La visite à Yaoundé de Teodoro Nguema Obiang Mangue, vice-président équato-guinéen, n’avait rien d’un simple déplacement protocolaire. Après la saisie du navire « Ebony Shine », l’émissaire de Malabo est venu désamorcer une brouille diplomatique potentielle et négocier en coulisses un dossier explosif autour d’Yves Michel Fotso.
La raison officieuse de la visite au Cameroun du vice-président de Guinée équatoriale, Teodoro Nguema Obiang Mangue (dit Teodorín), les 18 et 19 novembre, avait peu à voir avec la fraternité entre les deux voisins. Le fils aîné du président, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, s’est rendu à Yaoundé pour désamorcer une crise née de la saisie, mi-novembre, de l’Ebony Shine, un bateau de plaisance appartenant à la société Dara, entièrement contrôlée par le ministère équato-guinéen de la Défense. Informées de la rétention du navire, les autorités de Malabo ont aussitôt menacé de suspendre les activités de Tradex, la filiale locale de la Société nationale des hydrocarbures (SNH) camerounaise, chargée sur place de la distribution des carburants.
Alors que les deux pays s’approchaient de la rupture diplomatique, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo a envoyé son fils à Yaoundé pour exposer la situation à Paul Biya, que rien n’indiquait qu’il était informé de l’opération menée par son propre gouvernement contre un bien équato-guinéen. En réalité, cette saisie résulte de l’initiative d’une consultante franco-italienne, Sylvana Combet, qui s’est prévalue d’un mandat « délivré par l’État du Cameroun » pour recouvrer, au nom de celui-ci, une créance que Malabo devait à Commercial Bank Guinea Ecuatorial (CBGE), une banque que l’homme d’affaires camerounais Yves-Michel Fotso avait tenté de lancer, sans succès.
Une affaire vieille de plus de vingt ans
Protagoniste historique de ce litige vieux de plus de vingt ans, le fils de Victor Fotso n’a rien à voir avec cette nouvelle péripétie. Arrêté en 2010 et condamné à vingt-cinq ans de prison pour détournement de fonds publics dans le dossier dit de l’Albatros, l’avion présidentiel, l’ex-banquier a été évacué au Maroc en 2019 pour raisons médicales et, selon les dernières informations, vit entre l’Italie et la France, sa peine courant toujours au Cameroun. La saisie de l’Ebony Shine a été menée par Sylvana Combet, une dirigeante d’entreprise familière des milieux d’affaires et politiques, vue jusqu’au palais d’Etoudi lors de cérémonies présidées par la première dame, Chantal Biya, et connue du patronat de Douala pour avoir dirigé la filiale d’un groupe forestier.
Dans cette procédure opposant les deux États, elle a obtenu d’une juridiction italienne un exequatur – autorisation d’exécuter une décision étrangère – pour saisir un navire dont la valeur est estimée à 100 millions de dollars. Pour comprendre l’affaire, il faut remonter à 2002. Cette année-là, la Guinée équatoriale avait d’abord donné son accord à l’installation d’une filiale de Commercial Bank Cameroon (CBC), avant de se rétracter alors que la CBGE avait obtenu tous les agréments, signé une convention d’établissement, construit un siège, recruté et formé du personnel. Fotso saisit alors la Cour commune de justice et d’arbitrage de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (Ohada) pour obtenir réparation.
Dans sa sentence du 24 mai 2009, la juridiction condamna Malabo à verser 69,6 millions d’euros à la CBGE. Le Camerounais engagea ensuite une procédure d’exequatur en France, où l’État équato-guinéen détenait un important patrimoine, et donna mandat à Combet pour faciliter ces démarches. C’est à ce moment qu’elle apparaît dans le dossier. Fotso contacta également un huissier, Henri Mercieca, basé à Oyonnax, pour mener plusieurs procédures de saisie. Le 17 décembre 2012, des émissaires de Malabo se rendent au secrétariat d’État à la Défense (SED), où Fotso est détenu, pour conclure un accord transactionnel – sans ses avocats ni Combet. L’accord prévoit le versement de 30 millions d’euros à l’homme d’affaires, qui renonce ainsi à une partie de sa créance.
Dernières vaines tentatives de Yaoundé
La Guinée équatoriale verse une avance de 15 millions d’euros à une émissaire. Puis, le 20 août 2013, la CBGE, représentée par Combet et l’ancien bâtonnier Jackson Ngnie Kamga, signe un « protocole d’accord » prévoyant un second versement de 7,5 millions d’euros. Les fonds sont transférés sur le compte d’Henri Mercieca. Mais, au moment du virement, Fotso a déjà révoqué le mandat de l’huissier. Ce dernier s’octroie néanmoins ses honoraires et rémunère Combet. Les deux seront mis en examen puis condamnés pour faux, usage de faux et escroquerie en bande organisée par le tribunal de Bourg-en-Bresse. L’argent litigieux, lui, a été confisqué par la justice française.
L’État du Cameroun, qui avait fait appel aux services de la facilitatrice, s’est alors invité dans l’affaire pour tenter de récupérer les fonds, d’abord via la CBC – placée sous administration provisoire en 2009 par la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac) –, puis en son nom propre via le ministère de la Justice. Ces procédures arbitrales menées en France n’ont pas abouti. En novembre 2025, l’État a tenté une dernière manœuvre, celle qui a conduit à la saisie de l’Ebony Shine, avant d’échouer faute de titre exécutoire valide. La visite de Teodorín Obiang a finalement permis de régler le différend à l’amiable : l’Ebony Shine a repris la mer, Tradex a rouvert en Guinée équatoriale et la coopération entre les deux voisins est revenue à la normale.
Source: Jeune Afrique
